Affaire Aliou Sall-Franck Timis : il faut qu’on aille au bout de l’action judiciaire (Elimane H. Kane, EXCLUSIF, 1ère partie)

Elimane H. Kane, Legs-Africa.

La diffusion d’une vidéo de la chaîne publique britannique BBC (British Broadcasting Corporation), faisant de graves accusations contre le frère du président sénégalais Aliou Sall et de son partenaire Franck Timis, dans des affaires de contrats pétroliers a mis le sommet de l’Etat sénégalais sens dessus-dessous. Ce reportage et ses révélations ont produit un emballement médiatique incontrôlé et sonné la mobilisation de la société civile et de l’opposition sénégalaises, qui réclament la tête du frère du président ainsi que des enquêtes pour tirer l’affaire au clair. Elles ont promis de manifester leur indignation dans les rues le 14 juin 2019.

Parmi les organisations à l’origine de cet appel à manifester, figure le “think tank” panafricain Leadership, Equité, Gouvernance, Stratégies pour l’Afrique (Legs-Africa). Dans la première partie de cet entretien exclusif avec Ouestaf News, son président Elimane Haby Kane, livre son analyse de la situation et exprime les attentes de son organisation quand à la suite à donner à cette affaire.

Ouestafnews -Après les révélations de la BBC, vous avez aussitôt lancé une pétition pour demander la démission d’Aliou Sall de son poste de directeur général de la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC), mais l’intéressé écarte toute idée de quitter son poste ?

Elimane Haby Kane – C’est une mesure conservatoire, ce que nous demandons dans la pétition, c’est une action judiciaire, tel est l’objet de la pétition. Même dans l’exposé de la pétition on ne parle pas de démission, c’est dans la déclaration qu’on a dit que Monsieur Sall pour faciliter l’action judiciaire qui sera enclenchée devrait se démettre de ses fonctions publiques.

D’abord, c’est pour le symbole, il est à la tête d’une institution publique importante, la CDC où se font des transactions financières importantes dont certaines viennent du secteur minier.

Nous pensons qu’un haut fonctionnaire de ce niveau, accusé de corruption, parce que c’est exactement de cela qu’il s’agit dans le reportage. On l’accuse d’avoir reçu des pots de vins, des montants indus qui devraient être destinés à l’Etat du Sénégal. Donc le temps de clarifier cela, qu’il soit innocenter ou pas, dès que l’action judiciaire se déclenche, il devrait pouvoir se libérer de ses fonctions pour permettre à ce que le travail de la justice se fasse de la façon la plus simple mais également pour ne pas entacher l’honneur de l’institution qu’il dirige.

Ouestafnews- Legs-Africa veut aussi l’ouverture d’une enquête au Royaume Uni pour clarifier l’implication de BP dans cette affaire, comment comptez-vous vous y prendre ?

EHK – En tant que Think tank panafricain, nous avons aussi nos réseaux d’associations pendantes avec lesquelles on travaille sur les questions surtout de gouvernance. Il y a une organisation comme Global Witness au Royaume-Uni, qui a d’ailleurs fait une déclaration après la diffusion du reportage de la BBC.

Au Royaume-Uni, il y a particulièrement le fameux « Bribery act » qui est une loi assez corsée pour lutter contre la corruption. Tout comme aux Etats-Unis, en ce qui concerne la fraude, il y a des dispositifs assez solides.

Et une entreprise britannique comme BP est citée dans cette affaire mais également Kosmos (Kosmos Energy) qui même s’il n’est pas cité directement citée et quand même partie prenante du consortium qui a signé le contrat dont il est question dans les révélations de la BBC.

Aujourd’hui il y a des doutes sur l’efficacité de la justice sénégalaise parce que malheureusement c’est une justice qui est (accusée) de deux poids deux mesures. Nous pouvons citer la CREI (Cour de répression de l’enrichissement illicite), nous pouvons citer le traitement des rapports de l’IGE (Inspection Générale d’Etat), les rapports de l’Ofnac (Office nationale de lutte contre la corruption).

Il y a beaucoup de questions soulevées par ces rapports mais sur lesquelles il n’y a jamais eu de suite. Sur la base des faits on se rend compte qu’il y a un déséquilibre terrible. Donc c’est normal que des sénégalais doutent de cette justice, de son indépendance. Raison pour laquelle, il faut aussi envisager d’autres éventualités.

Maintenant les choses ne sont pas très compliquées, il y a déjà des plaintes qui existent qui ont déjà été déposées par des nationaux. Cela ne sert à rien de faire de nouvelles plaintes mais de renforcer celles qui existent et qui peuvent aujourd’hui être alimentées par de nouvelles informations. Parce que le reportage de la BBC amène de nouveaux éléments qu’il faudra ajouter dans ces dossiers-là pour pouvoir lui donner beaucoup plus de poids.

Il faut aussi préciser que l’objectif n’est pas d’agir contre qui que ce soit mais d’agir pour que la vérité triomphe dans cette affaire. C’est une affaire assez sérieuse, cela concerne l’avenir de la gouvernance du secteur des hydrocarbures dans lequel nous allons entrer.

Ouestafnews- Il y a une enquête qui a été annoncée par la Justice. Etes-vous pessimiste par rapport à cette initiative ?

EHK – On ne peut pas dire qu’on est pessimiste mais il faut maximiser ses chances. Nous souhaitons que cette affaire soit traitée jusqu’au bout et (que) les personnes qui sont impliquées soient entendues. Les contrats ? C’est le président de la République qui les signe donc il peut lui-même être interpellé sur sa responsabilité dans la signature de ces contrats. Mais le président de la République, c’est autre chose. On ne peut lui opposer que la haute trahison qui est difficile même à définir sur la base de notre constitution.

Ouestafnews – Concernant M. Aliou Sall, pensez-vous qu’il y a eu conflit d’intérêt comme le laisse entendre les documents sur lesquels s’appuient les révélations de la BBC ?

EHK – Nous avons soupçonné cela. Je me souviens de pas mal de choses. Je crois que c‘était en 2012 que j’étais interpellé par la RFM (Radio Futurs médias) pour me dire qu’on vient de découvrir qu’il y a des contrats qui sont signés et le frère du président (Alioune Sall) est impliqué dans l’affaire.

Ma première réaction était de dire que – Je n’y vois pas de problème parce que c’est un Sénégalais comme nous autres. Par contre il ne faut pas qu’il y ait conflit d’intérêt, c’est le principal risque qu’on peut avoir dans ce dossier.

Mais comment s’assurer qu’il n’y a pas conflit d’intérêt ? C’est par rapport à son véritable rôle dans le dossier et par rapport aussi au niveau d’influence qu’il a dans la prise de décision. Il y a une information qui pose problème car quand la BBC vous dit que dans le contrat qui a été signé, M. Sall va toucher un salaire mensuel pendant cinq ans.

Mais également dans ce même contrat, souligne la BBC, il peut arriver que quand il y a accord avec l’Etat du Sénégal, Monsieur Sall va bénéficier de 30% des actions de Petro-Tim. Cela pose problème car Aliou Sall n’est pas n’importe qui. Il est le frère du président (Macky Sall) qui doit signer le décret. Si le frère du président qui doit signer à un intérêt aussi important dans ce qui va être signé. Là, on peut en effet soupçonner un conflit d’intérêt.

A ce niveau nous avons besoin de clarifier les choses. Au Sénégal, il faut le signaler, nous n’avons pas de loi sur le conflit d’intérêt mais c’est quelque chose qui est sur le principe banni par la loi sur la Transparence avec la loi du 27 décembre 2012.

Ouestafnews – Mais le gouvernement continue de nier

EHK- Vous savez le gouvernement a eu une réaction un peu mitigée. Il y a eu une réaction spontanée, voire épidermique avec notamment la conférence de presse d’Aliou Sall lui-même qui s’est attaqué aux qualités techniques du documentaire.

Et ensuite le président de la république qui le jour de la célébration de l’Aïd el Fitr (fin du mois de jeûne musulman de Ramadan) a aussi pris parti pour son frère et a réfuté les allégations de la BBC. Le même jour également il y a eu une sortie du gouvernement qui n’a pas amené des arguments qui réfutaient véritablement les révélations de la BBC.

C’est après qu’on a vu le président changer de discours en annonçant des mesures (et) en demandant par la suite que le procureur se saisisse de cette affaire. Voilà la réaction qui était attendue dès le départ. Je pense qu’en tant que Président, on représente tout le peuple sénégalais.

 Mn-On/ts