Afrique : 133 milliards CFA perdus à cause des coupures d’internet ?

« Entre 2015 et 2017, l’Afrique subsaharienne a perdu 237 millions de dollars environ 133 milliards de francs CFA à cause des coupures d’internet », indique le Centre international pour  la promotion des TIC en Afrique orientale et australe (CIPESA). Relayée par plusieurs sites  d’informations dont le site africadiligence.com, au début du mois d’octobre 2017, l’étude a été réalisée par le CIPESA, basé en Ouganda. Comment en est-on arrivé à ce chiffre ? AfricaCheck a cherché les preuves.

Comment a-t-on abouti à cette estimation ?

Interrogée sur la méthode utilisée  pour arriver à ce résultat, la responsable médias du CIPESA, Juliet Nafuko, a expliqué que « nous avons mené des entretiens exploratoires avec des économistes et des acteurs des TIC ».
 
«Nous avons ensuite procédé à une revue de la littérature pour comprendre les enjeux des TIC par rapport au PIB en Afrique subsaharienne. Ce sont des données de l’Union internationale des télécommunications, de la Banque mondiale, de l’Association GSMA, etc. », a-t-elle ajouté.
 
«Sur la base de la contribution des TIC au PIB, nous avons calculé l’impact monétaire des perturbations du réseau internet sur les économies africaines en extrapolant les chiffres obtenus. Puis, la grille a été appliquée à une sélection de pays ayant connu des perturbations sur l’internet entre 2015 et 2017 », explique le CIPESA, dans son rapport.  Il s’agit du Burundi, du Cameroun, de la République Démocratique du Congo, de l’Ethiopie, du Gabon, de la Gambie, du Niger et du Togo.
 
 Le rapport intitulé   «A framework for Calculating the Economic Impact of Internet Disruptions in Sub-saharan Africa» révèle que les arrêts d’internet et des réseaux sociaux étudiés ont coûté 237 millions de dollars américains aux pays d’Afrique subsaharienne entre 2015 et 2017. L’Ethiopie est le pays le plus impacté.
 
Quid de la part des TIC dans le PIB de ces pays ?

Une étude co-réalisée en 2012 par la Banque africaine de développement (BAD), la Banque mondiale et l’Union africaine intitulée «The Transformational Use of Information and Communication Technologies in Africa» renseignait que le secteur du numérique participait déjà «à hauteur de 7% au PIB de l’Afrique grâce à la téléphonie mobile». (NB : le Niger, le Togo, la Gambie et le Burundi ne font pas partie de ce classement 2016.)
 
«Il fallait éviter l’extrapolation»

Africa Check a interrogé le chercheur Raoul Katz, à l’université de Columbia. «Ces données ont été obtenues dans des pays qui ont connu des tensions politiques  entre 2015 et 2016. Il s’agit de dix pays d’Afrique subsaharienne sur une quarantaine. Ce qu’il fallait éviter, c’est l’extrapolation car tous les pays n’étaient pas sous tension électorale.  Ce n’est pas toute l’Afrique qui a perdu», a-t-il relevé.
 
«Si les auteurs avaient étudié la situation des autres pays, ils  pourraient découvrir que le service d’internet connait des perturbations d’une autre nature  qui pourraient impacter les transferts d’argent et d’autres secteurs économiques pour lesquels l’internet est un facteur d’efficacité important », a expliqué le chercheur.

Selon lui, «les pertes pourraient être plus importantes, si l’échelle de l’étude avait été plus large».

«A partir de ce moment, on pourrait parler d’une moyenne en termes de perte. La  faible qualité du service internet entraine un manque à gagner journalier dans beaucoup de pays d’Afrique subsaharienne», a-t-il souligné.
 
Des pertes «très difficiles à estimer»

Africa Check a interrogé le Camerounais Isidore Bihiya, président de l’Alliance africaine pour le commerce électronique, une organisation qui regroupe 18 pays africains.
 
S’il admet que ces coupures entraînent des pertes pour les opérateurs dans beaucoup de pays, il précise cependant que celles-ci «sont très difficiles à estimer à l’échelle de l’Afrique subsaharienne et non pas de quelques pays comme c’est le cas avec l’étude du CIPESA ».
 
«Il y a un travail à faire pour les évaluer  dans toute l’Afrique», a-t-il souligné, affirmant que des pays comme l’Afrique du Sud, le Kenya et le Sénégal ont un service de qualité.
 
 Il n’y a pas de preuve de cette affirmation

Une organisation a annoncé une perte de 133 milliards de francs CFA entre 2015 et 2017 en Afrique subsaharienne, à cause des coupures d’internet.

L’étude de l’ONG ne s’est  focalisée que sur dix pays pour faire étendre sa conclusion à l’ensemble du continent. Selon le chercheur Raoul Katz, l’extrapolation n’est pas la meilleure approche méthodologique dans ces genres d’étude car les niveaux de pertes et les contextes politiques varient d’un pays à un autre.

En outre, l’absence de tension politique ouverte ne signifie pas que le service internet est performant dans les pays d’après les acteurs du e-business. En conséquence, l’affirmation n’est pas prouvée.