Disparition mystérieuse de de Katoucha Niane, encore une plaie dans ‘sa’ chair


PAR APS

Le divan du psychologue ou la parade de l’écriture pour échapper à ses démons intérieurs : l’ancienne top-modèle Katoucha Niane a eu recours à la confession autobiographie pour se libérer de maux se muant opportunément en mots dictés par les blessures et les épreuves de la vie.
Suivant en cela un postulat psychanalytique qui veut que ”les blessures de l’enfance restent des plaies ouvertes”, comme le rappelle l’auteur, l’ancienne top-modèle s’évertue à mettre en exergue, dans son récent livre autobiographique, la surdétermination qu’ont eu sur sa personnalité et la conduite de sa vie deux événements dont elle a été victime au cours de sa tendre enfance.
Rédigé sur 325 pages (éditions Lafon), le livre qui retrace le parcours de la célèbre top-modèle que fut Katoucha Niane ouvre sur l’expérience traumatisante de l’excision à neuf ans, en Guinée, son pays natal, premier événement qui va fonctionner comme déterminant essentiel de sa personnalité.
Qualifiée d’acte de ”haine gratuite”, cette expérience est également vécue par l’auteur comme ‘’une trahison haineuse” qu’elle reprochera longtemps à sa mère, qui l’a conduite au devant du bourreau par diversion, alors qu’elle lui promettait une séance de cinéma.
”Je suis persuadée que cette atteinte à la dignité de mon corps a constitué l’élément fondateur d’une fêlure qui s’est peu à peu muée en ravin. J’ai claudiqué toute mon existence avec cette +faille de San Katoucha+”, commente-t-elle.
”S’en est suivi, bien sûr, un lourd contentieux affectif que je lui ferai subir pendant des années”, écrit-elle parlant de sa mère, présentée pourtant comme une des premières femmes intellectuelles de la Guinée indépendante, qui se devait de se conformer à la tradition.
Un an après cette expérience jugée horrifiante, le sentiment d’un ”abandon insoutenable” s’imposera à Katoucha Niane, obligée de vivre loin de ses parents et des siens, chez des quasi inconnus au Mali.
Enlèvement ou sauvetage, c’est selon le point de vue de l’intéressée ou de ses parents : le fait est que sous la menace du régime Sékou Touré, qui a dans sa ligne de mire son père, Djibril Tamsir Niane, sa famille était dans l’obligation d’organiser la fuite de ses membres, chacun de son côté, pour fuir les représailles du dictateur et survivre.
Pour une petite fille de 10 ans, la difficulté de vivre séparée de ses parents est ici aggravée par ‘’des attouchements ignobles, sans pénétration – trop dangereux !” dont elle a été victime tous les soirs en rentrant de l’école, et par le souvenir de ‘’ce liquide gluant qui coule régulièrement entre” ses jambes.
”C’est là que sont nés mon goût de la fuite, ma manie de n’avoir jamais envie d’être là où je suis, ma haine de la promiscuité, des marchés”, explique Katoucha Niane.
De sorte que bien après les retrouvailles de la famille à Dakar où le père, brillant historien, a trouvé une planque, elle a continué à ‘’faire l’amalgame” entre son ‘’excision-trahison et l’abandon de l’aéroport qui allaient me faire connaître, au Mali, le dégoût de moi”, dit-elle.
Le silence profond né de la souffrance conduit en quelque sorte à la rupture avec ses parents qui ne parviennent plus à communiquer avec elle. De fil en aiguille, son mutisme conduit à une révolte faite de fugues de la maison, de virées nocturnes et de cours séchés à l’école, au point que la fuite du Sénégal constituait pour Katoucha le seul espoir, la seule porte de sortie.
Avec le recul, elle analyse : ‘’mes blessures ont mené ma vie et m’ont mené la vie dure. J’ai consciencieusement évité de prendre le temps d’en faire l’inventaire. Je m’étourdis pour ne pas voir mes béances ; je vis dans un wagonnet de montagnes russes. Ma vie a été une école de frivolité. Je suis resté dans le monde du paraître, pour ne pas aborder celui de l’être”.
C’est que la rupture avec ses parents sera définitivement consommée lorsqu’elle se retrouvera enceinte à la veille de ses 18 ans. Et ni son futur enfant, ni le mariage qu’elle a contracté dans la foulée de la venue au monde du bébé, par obligation de ‘’régulariser” sa situation, ne l’empêcheront de fuir avec un autre homme direction Paris.
Pour une fille qui dit rester ‘’marquée au fer rouge par les blessures physiques et morales” qu’elle a subies, une seule envie : s’éloigner de sa mère, de sa famille, de son pays. ‘’Je ne rêve que de chiffons”, fait-elle observer.
C’est donc une fugueuse ‘’déséquilibrée” et une jeune femme ‘’meurtrie” qui débarque à Paris, à la conquête du monde de la nuit et de la mode, avec en tête la prédiction noire de sa mère : ‘’tu finiras pute rue Saint-Denis en fumant du P4”.
Contre tous les pessimismes cependant, elle deviendra officiellement mannequin après quatre mois de présence dans la capitale française, avec un premier détail d’importance pour la carte de visite : première noire africaine de l’agence de mode parisienne Glamour, au début des années 80.
Elle travaillera pour Paco Rabane, Yves Saint-Laurent et défilera pour de grandes maisons de mode (Givenchy, Christian Lacroix, Chanel, Dior, etc.), aura l’honneur de profiter des compliments de la presse dont certains l’appelleront ‘’princesse d’ébène”.
Mais Katoucha se révèlera une ‘’nightclubbeuse invétérée” qui peut passer une semaine sans se coucher dans son lit, deviendra adepte de l’alcool et de la drogue, bref goûtera aux interdits qui font le charme et fondent les appréhensions qu’on peut avoir du monde de la nuit.
”J’ai trouvé un métier de rêve, mais pas vraiment structurant ni idéal pour se construire et se mettre du plomb dans la tête. L’adolescente dissidente s’est muée en adulte assistée”, constate-t-elle aujourd’hui.
La vie qu’elle mène parallèlement est tout ce qu’il y a de plus dissolue : trois fois mère et trois fois ‘’jugée indigne de m’occuper de ma progéniture”. Et bien qu’elle dise être chez elle partout, elle n’est ‘’nulle part heureuse”.
”J’ai suivi la pente de l’autodestruction. Derrière les images idéales sur papier glacé. Je sombre dans tous les excès. Je fonce tête baissée dans les pièges qui me sont tendus, je n’évalue pas les conséquences de mes actes. Je mène une vie border line”, témoigne Katoucha.
Malgré tout, relativise-t-elle, ‘’je ne peux pas m’empêcher de penser que si je n’avais pas connu le stress de l’excision et du viol à répétition tacitement +acceptée+ par la communauté, mon destin eût été différent”.
Normal, si on peut se permettre, puisque ‘’ma vie se déroulait pour l’essentiel dans des lieux où l’alcool coulait à flots. A force de boire de petits coups, on se laisse envahir, dépasser par ces breuvages réconfortants. J’ai fini par tomber dedans, basculant dans le piège de la démesure, dans l’ère des excès”.
Il reste juste à souhaiter que la planète- mode se souvienne moins de ses travers que de ses succès. Qui ne se souviendra, en effet, que Katoucha Niane a fait partie de la fameuse ”garde noire”, nom qu’elle a porté avec d’autres mannequins comme Grace Jones et Iman et qui ont grandement contribué à la gloire parisienne du grand couturier tunisien Azzedine Alaïa.