Editorial : Qui était la taupe ?

Moussa Seydi Camara, journaliste et directeur de publication de l’hebdomadaire "La Nouvelle Expression". Photo/soninkideesjose

Figure bien connue de la presse mauritanienne, Seydi Moussa Camara est une des premières victimes  du “nouveau” pouvoir en Mauritanie et des dérives constatées au lendemain de la présidentielle du 23 juin 2019. Arrêté sans motifs, le 26 juin, Camara a vécu huit jours de détention qu’il assimile dans cet éditorial  à un «enlèvement». Ouestaf News, avec la permission de son auteur, vous reproduit ici son texte (paru dans son journal “La nouvelle expression”) poignant écrit après sa libération ! 

Par Seydi Moussa Camara (*)

Je suis libre. Libre après 8 jours d’enlèvement. 8 jours durant lesquels seul l’accès aux toilettes était le droit auquel j’avais… droit ; le seul droit de sortir dans le couloir y menant. Pour le reste, je suis enfermé et coupé du monde… Mon horloge était le muezzin.

J’ai été enlevé le mercredi 26 juin 2019 alors que je me trouvais dans ma maison, aux environs de 18 heures, devant toute ma famille, y compris les enfants. Enlevé par plus d’une dizaine de policiers en civil. Ces derniers avaient fait irruption chez moi, comme dans un film, en bloquant toutes les issues.

Mon épouse, qui leur a ouvert la porte de la maison, s’est vu arracher son téléphone alors qu’elle était en pleine conversation avec les services de l’ambassade des USA concernant sa carte d’invitation pour commémorer la fête du 04 juillet. Trois individus ont, subitement, investi la chambre où j’étais entrain de travailler sur mon ordinateur. Ils m’ont demandé si j’étais Camara. Après quoi, ils se présentèrent comme étant de la police et qu’ils avaient besoin de moi.  Ils saisirent alors mon téléphone et mon ordinateur.

Avec leurs accoutrements, j’ai pensé à une farce de mauvais goût ou à des malfrats venus nous déplumer. Mais au vu de leur nombre et leurs armes légèrement dissimilées, j’avais compris. J’avais compris que mes visiteurs n’étaient pas des gens ordinaires. Des policiers spéciaux. Et un peu plus tard je compris aussi qu’il s’agissait des hommes de la D.E.S.

Ils se sont invités dans toutes les chambres, fouillant partout : les tiroirs, les porte-documents, les sacs… dans une atmosphère indescriptible à laquelle participait mon épouse qui, visiblement, ne pardonnait pas la façon dont ils lui avaient arraché son téléphone. Malgré tout, ces hommes, avec leurs chaussures, ne s’empêchaient point de marcher, comme bon leur semblait, sur ses tapis. Dans un hassaniya sans accent, ces policiers ont entendu et bien écouté la fille de Mbout (Madame) qui ne voulait, apparemment pas, rater l’occasion d’apprendre à nos visiteurs la meilleure façon de se comporter, quand bien même on venait pour arrêter le plus grand terroriste du monde. Les policiers, sourds et muets, avaient continué leur boulot en évitant de répondre à  Mme… Après avoir pris leur temps pour fouiller tous les coins et recoins de la maison, les hommes de la D.E.S. avaient pris congé de Salimata, ses enfants et ses remontrances, en emportant avec eux leur prise du jour, le chef de maison (moi).

Ils m’amenèrent avec eux vers une destination inconnue. Après plus d’une vingtaine de minutes dans les rues de Nouakchott-Sud, nous entrons dans le quartier de Toujounine, direction la populeuse Moughataa de Dar naim où nous nous arrêtons. En face, il y avait un camp devant lequel étaient postés des hommes en uniforme ; je précise que je n’ai jamais vu ce camp par le passé.  Toujours est-il que j’étais l’hôte des hommes de la brigade anti-terroriste.  Il est à souligner que mes visiteurs avaient emporté de chez moi 8 portables, 3 ordinateurs et des documents. Je me rappelle que durant notre périple vers ce camp, quelqu’un, au téléphone, demandait mon identité et ma profession et, tard la nuit encore, au téléphone toujours je suis invité à répondre  à des questions portant cette fois-ci, en plus de mon identité, sur l’adresse du site web de mon journal.

Au camp, deux individus m’attendaient : le chef et son adjoint. Ils seront mes principaux geôliers durant les 8 jours qui suivront. On me présenta ma chambre (Cellule), ma désormais demeure dans ce camp de l’anti-terrorisme. Une chambre de forme trapézoïdale avec une fenêtre qui s’ouvre sur la cour principale. Ainsi, après l’explication des principales règles qui commandent mon séjour dans cette chambre, qui restera fermée sur moi 24/24, j’ai réalisé que j’étais un prisonnier. Des questions sans réponses et des préoccupations avaient commencé à s’entrechoquer dans ma tête.

De toutes les questions et préoccupations, celle de ma famille me revenait continuellement. Comment les miens vont-ils  vivre cette épreuve inédite ? Surtout les enfants ? Alors, je me souciais plus du sort de ma famille que de mon propre sort…

Pendant tout mon séjour, la porte ne s’ouvrait que pour la toilette ou les heures de prière pour les ablutions.  8 jours pour être interrogé… une seule fois… le 3ème jour.

Ce jour là, je me suis dis, enfin, je vais savoir pourquoi je suis là enfermé comme un terroriste. Malheureusement, durant cette séance d’interrogatoire, je devais aider mon accusateur ou l’enquêteur en charge de mon dossier à trouver les charges contre moi, s’aidant en cela de mes conversations téléphoniques (« qu’ils » avaient enregistrées), du dimanche 23 juin jusqu’à quelques minutes avant mon enlèvement, le mercredi 26 juin 2019. Bigre ! Je devais aider mon accusateur à trouver des preuves m’accusant d’avoir participé activement à un évènement auquel je n’avais pas… participé ! Une situation kafkaïenne… Situation vraiment inédite pour un séquestré qui, en plus des questions de la police, se questionne lui-même.

Et les questions se bousculaient dans ma tête : comment la police peut-elle tomber si bas en me privant ma liberté, et ce sans motif valable, et sans but évident ? Quelle est la main invisible qui se cache derrière cette volonté manifeste de vouloir nuire aux citoyens innocents ? Et surtout quand on sait que mon téléphone était sur écoute jusqu’à quelques minutes avant mon enlèvement.  J’étais stupéfait et sidéré. Alors c’est vrai…. Je suis écouté. Cette évidence, je la déduis d’une phrase lors d’un échange avec  l’un de mes interlocuteurs entre dimanche et lundi… en plus d’autres détails qui, inchallah, feront l’objet d’un livre que je vais consacrer à cette épreuve.

Alors moi qui cherchais la taupe et s’étonnais du comment la police a pu trouver chez moi avec précision, la taupe n’était autre que mon téléphone soigneusement rangé dans ma poche. C’est désormais une évidence : la police mauritanienne me surveillait à distance à travers mon téléphone. Depuis quand et pourquoi ? Aucune importance. Car bien que je fusse écouté, je suis relâché 8 jours après, faute de preuves pour étayer les suspicions.  Y en avait-il vraiment ? Essaye-t-on de me faire peur ?  Et, par ricochet, lancer un signal aux citoyens que la police sait tout de nous et tout ce que nous faisons avec, parfois, la complicité des opérateurs téléphoniques. Comme disait ce ministre d’une époque pas très lointaine : « Nous savons tout ce que vous faites dans vos maisons ». Inquiétant, vraiment !

Ainsi, de ce récit très incomplet, je tire quelques enseignements : La police nous écoute. Elle peut arrêter qui elle veut, quand elle veut, comme elle veut et même où elle veut. Et elle peut libérer ceux qu’elle arrête sans explication…

J’avais été enlevé chez moi un mercredi et on m’a ramené chez moi le mercredi suivant après m’avoir dit que les suspicions qui pesaient sur moi étaient levées et qu’on devait s’excuser  et oublier le passé… Quelle légèreté !

Les souffrances que j’ai subies dans cette épreuve, le combat que j’ai toujours mené, je les dédie à la Mauritanie de mon rêve. Une Mauritanie juste et égalitaire. Une Mauritanie débarrassée de ses tares et des sangsues sans foi ni loi.

De ce pays perdu après des élections présidentielles peu propres, le citoyen se voit en sursis, le citoyen est dépourvu de vie privée. L’inviolabilité de la vie privée qui est une norme islamique est piétinée dans  cette terre d’Islam.

Des élections… tout ça pour ça, serait-on tenté de s’écrier. L’armée dans les rues de certaines villes depuis samedi (le jour du scrutin). Un arsenal militaire digne des grandes offensives des Marines US. Un candidat qui se déclare vainqueur avant même la proclamation des résultats par la CENI et la France qui félicite l’autoproclamé gagnant avant  l’officialisation desdits résultats.  Question : qui veut du mal à la Mauritanie, et pourquoi ?

On cogite sur notre sort et le sort de cette Mauritanie malmenée et qui pleure, une Mauritanie qui, de jour en jour, est en train de toucher le fond, une Mauritanie qui vit dans l’ignominie. La déchéance. L’insouciance avec une arrogance éloquente de l’ignorant qui ne sait pas qu’il est ignorant. Et surtout qui ignore qu’on sait qu’il est ignorant. Triste Mauritanie réellement prise en otage.

Que comprendre de l’après élection ? Sinon que, hagards et KO debout, les Mauritaniens pensent que la situation est sujet à inquiétude car après l’échec du coup du troisième mandat, on a failli tomber dans le scénario à la Kabila… d’autres questions à inconnues peuvent nous surprendre. Est-ce à dire que Mohamed Abdel Aziz n’en a pas encore fini avec la Mauritanie ? Allah Seul Sait et c’est vers Lui que nous nous tournons pour demander qu’Il protège la Mauritanie, qu’Il nous sauve des velléités de ceux pour qui le pouvoir est le début et la fin de tout, oubliant que, comme le disait si bien John Emerich Edward Dalberg-Acton, « Le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument ».

 (*)Seydi Moussa Camara (journaliste et directeur de publication du journal en ligne “La Nouvelle Expression”)