Gambie : le retour des vieux démons ?

Adama Barrow, le chef d'Etat de la Gambie/Photo : présidence gambienne

Ouestafnews – Le président gambien Adama Barrow a décidé d’aller au bout de son mandat qui, selon la constitution, doit prendre fin en 2021. Mais, selon ses adversaires, en le faisant, il remet en cause un «accord» convenu avec la coalition qui a soutenu sa candidature et à qui il avait promis de se retirer à l’issue de la troisième année. Ce reniement a pour effet de troubler l’espace politique, entraînant de vives manifestations populaires suivies d’interpellations. D’où pour certains, la crainte d’un retour à l’ancien système.

Le président Adama Barrow a pris «goût au pouvoir et sait qu’il a des pouvoirs énormes avec des privilèges financiers et matériels énormes». C’est l’avis de l’analyste politique gambien Frédéric Tendeng interrogé au téléphone par Ouestaf News.

De l’avis de ce politologue gambien, le président Barrow, alors candidat à la présidentielle de 2016 avait décidé de se retirer au terme des trois ans de mandat. C’était l’accord conclu avec la coalition qui l’a porté à la présidence gambienne. Cet accord stipulait que le président élu devrait démissionner au bout de trois ans et qu’il organiserait une nouvelle élection à laquelle il ne pourrait pas se présenter.

Cet argument est celui brandi par un mouvement de contestation «Three Years Jotna» (Trois ans, il est temps) qui depuis décembre 2019 mène des manifestations dans la capitale gambienne pour exiger le départ du président Barrow.

Le 26 janvier 2020, ces manifestations ont pris une nouvelle tournure avec l’entrée en scène des forces de l’ordre qui se sont opposées aux manifestants faisant des dizaines de blessés, dont des journalistes.

Selon la presse locale, trois personnes ont été tuées lors de cette manifestation. Le gouvernement a démenti ces informations.

Selon un communiqué du gouvernement, 137 personnes ont été arrêtées, dont les dirigeants du mouvement «Three Yyears Jotna».

«Barrow arrivé au pouvoir, a commencé les réformes (mais) pour des raisons qu’on ne comprend pas, certaines réformes ont été ralenties, et certaines n’ont même pas démarré», souligne M. Tendeng.

Et selon l’analyste politique, le président gambien s’est inscrit dans «un agenda personnel» avec des «promesses de construction de route, réduction du coût de la vie et beaucoup de choses qui n’étaient pas dans l’agenda de la coalition qui l’a portée au pouvoir ».

En juin 2019, le président Adama Barrow s’était vu décerner le Super prix Grand bâtisseurs d’Africa Road Builders pour la réalisation du pont de la «Sénégambie» qui relie la Gambie au Sénégal.

La Coalition ayant portée Adama Barrow au pouvoir s’était donné comme agenda une réforme institutionnelle qui devrait permettre la limitation du mandat présidentiel, la mise en place d’instruments de contrôle de la gouvernance, l’octroi de pouvoirs de contrôle de l’exécutif à l’Assemblée nationale, le renforcement du système judiciaire entre autres.

Une économie en crise…

Le président Barrow avait lui même promis, à son arrivée au pouvoir, de consacrer ces trois années de « transition » à des réformes pour consolider les institutions démocratiques afin de mettre la Gambie sur la voie de la démocratie et des droits de l’Homme. Mais le président qui promettait «une nouvelle Gambie», s’est vite fait rattraper par la réalité économique du pays.

«Du point de vue économique, c’est compliqué pour la Gambie. (…) Les salaires sont trop bas, la pauvreté est toujours là», constate l’analyste politique Frédéric Tendeng.

Selon le PNUD, plus de 60% de la population vit dans la pauvreté et près de 30% de la population active est au chômage, particulièrement les jeunes qui représentent 39% de cette catégorie.

En 2018, selon le chiffre de la Banque mondiale, le taux de chômage était estimé à environ 9,5%. Et au cours de cette année, la Gambie figurait au 174e rang mondial et 39e rang africain de l’IDH (Indice de développement humain) publié par le PUND.

Et selon M. Tendeng, le salaire moyen en Gambie tourne autour de 25 mille à 30 mille FCFA, ajoutant que cela permet de « comprendre le niveau de corruption qu’il y a dans ce pays».

Dans le dernier indice de Perception de la corruption (IPC) 2019 de Transparency International, la Gambie a enregistré le même score, 39 points qu’en 2018 alors que les initiatives dédiées à l’emploi des jeunes sont restées sans effet. Ce score le situe dans la «zone rouge» des pays où sévit une grande corruption selon les critères de Transparency.

A cela s’ajoute que le budget 2020 de la Gambie est «essentiellement tourné vers l’endettement», souligne Frédéric Tendeng. Estimé à 247,8 milliards FCFA pour l’exercice 2020, 80% du budget va servir à supporter les services de la dette et les charges de fonctionnement de l’Etat. Il faut y ajouter que l’agriculture, secteur moteur de l’économie gambienne dans les années 1990, est «presque morte».

Toutefois, les envois de fonds vers la Gambie, essentiellement par ses ressortissants établis à l’étranger, ont été estimés en 2019 à 318,5 millions de dollars contre 277,8 millions de dollars en 2018, selon le Dr Saikouba Jabbi, premier vice-président de la Banque centrale de Gambie (CGB), cité par l’Agence Ecofin, soit 20% du produit intérieur brut (PIB).

Ces envois de fonds de la diaspora constituent un bon plan de sécurité économique, mais au vu du contexte délétère, «la Gambie n’est pas sortie de l’ornière», indique l’analyste politique Frédéric Tendeng.

ON/mn

Retour en arrière : le 2 décembre 2016, contre toute attente, Adama Barrow est déclaré vainqueur face à Yahya Jammeh qui régnait en maître sur le pays depuis 22 ans. Six jours après la proclamation des résultats, Jammeh qui avait dans un premier temps reconnus sa défaite, fait volte-face et conteste la victoire de son opposant.

Ce refus avait entrainé des tensions politiques pendant la passation de pouvoir avec une intervention de la Force de la Communauté économique des Etats de l’Afrique qui contraint Jammeh de quitter le pouvoir et de s’exiler en Guinée-équatoriale. Le 19 janvier 2017, Adama Barrow prête serment dans les locaux de l’Ambassade de la Gambie à Dakar.