Guinée-Bissau : en attendant le nouveau président…

Domingos Simoes Pereira (gauche) - Umaro Sissoco Embaló (droite)

Ouestafnews – Le second tour de la présidentielle en Guinée-Bissau qui s’est déroulé le 29 décembre 2019, va permettre un changement à la tête de l’exécutif, soit en la personne de Umaro Sissoco Embaló ou celle de Domingos Simões Pereira (DSP). Toutefois, plus que le changement à la tête du pays, la priorité est fixée sur la réforme institutionnelle annoncée depuis plusieurs années. Que ce soit Pereira ou Emballo, le vainqueur devra s’attaquer à ce vaste chantier, plusieurs fois annoncé, sans cesse retardé.

«Le défi majeur au sortir de ces élections demeure cependant la stabilité des institutions, notamment celle du gouvernement formé par le PAIGC (parti africain pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et Cap-Vert) à l’issu des législatives de mars dernier», a déclaré dans un entretien avec Ouestaf News, Maurice Toupane, chercheur à l’Institut d’études et de sécurité (ISS, basé à Dakar).

Cette élection présidentielle s’est déroulée dans un contexte de crise politique marquée par une querelle de leadership au sein du parti au pouvoir, le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et Cap-Vert (PAIGC).

Un an après son arrivée au pouvoir en 2014, le président Vaz, évoquant des problèmes de «transparence» avait destitué DSP de son poste de premier ministre. Une décision qui a ravivé l’instabilité politique qui règne dans ce pays depuis près au moins deux décennies.

Ironie du sort ! Après les élections législatives remportées par le PAIGC en mars 2019, le poste de premier ministre devait revenir au président de ce parti en l’occurrence M. Simões Pereira conformément au régime semi-présidentiel en vigueur dans ce pays.

Toutefois, le chef de l’Etat sortant José Mario Vaz avait catégoriquement refusé de procéder à la nomination de M. Simões Pereira, plongeant encore davantage le pays dans la crise.

Grand perdant de cette querelle de leadership, le président Vaz, désavoué par le PAIGC qui a préféré investir son rival DSP, s’est présenté à la présidentielle comme candidat indépendant.

Battus par les anciens premiers ministre DSP et Embaló, le chef de file du parti Maden G15, une dissidence du PAIGC née après les dernières élections législatives, le président Vaz est arrivé en 4è position derrière le candidat du PRS (opposition), Nuno Gomes Nabiam.

De l’avis de Maurice Toupane, une victoire de DSP «comporte moins de risque quant à la survie du gouvernement ». Le scénario contraire, avec la victoire de Umaro Sissoco Embaló, souligne-t-il, installerait le pays dans la même configuration observée depuis 2015, avec un exécutif formé d’un Premier ministre et d’un président issu de partis différents.

Les observateurs de la vie politique et sociale de ce pays estiment souvent qu’une profonde réforme institutionnelle et sécuritaire est le prix à payer pour arriver à une stabilité pérenne.

A quand la réforme constitutionnelle ?

La Guinée-Bissau a adopté un système semi-présidentiel avec un président élu au suffrage universel et un Premier ministre issu de la majorité parlementaire qui détient l’essentiel des pouvoirs de l’exécutif. Ce système est considéré par les analystes considèrent comme une source de lutte de pouvoir, à même de paralyser le fonctionnement des institutions de la république.

Au cours de sa campagne, le candidat DSP a plusieurs fois affirmé qu’il faut une constitution plus «cohérente».Cet avis est partagé par le chercheur spécialisé dans la vie politique de ce pays, Maurice Toupane.

«L’actuelle loi fondamentale de la Guinée-Bissau manque de clarté et de précision dans un certain nombre de domaines importants, à commencer par la délimitation des pouvoirs et la clarification des compétences des organes de souveraineté», souligne M. Toupane dans un échange de courriels avec Ouestaf News. Selon lui, deux options peuvent être mises sur la table en ce qui concerne la révision de la Constitution.

Il peut y avoir une révision claire des articles 98 et 103 qui traitent respectivement des pouvoirs et compétences du président de la République et du gouvernement, la nomination du Premier ministre et la responsabilité politique du gouvernement devant l’exécutif.

L’autre option consiste en l’adoption d’un régime présidentiel en lieu et place du régime semi-présidentiel en vigueur.

«Celle-ci est cependant jusque-là moins privilégiée par les acteurs politiques car l’adoption du régime semi-présidentiel en 1993 visait à mettre un terme à l’omnipotence du président João Bernardo Vieira, qui, par des modifications constitutionnelles, avait concentré l’essentiel des pouvoirs», souligne M. Toupane.

La nécessité d’une réforme institutionnelle depuis des années, mais aussi les divergences entre les acteurs politiques, empêche leur mise en œuvre.

En 2001, le président Kumba Yalla avait refusé de promulguer un texte de l’Assemblée nationale populaire (ANP) concernant la modification de la Constitution. Au lendemain des législatives de 2014, l’ANP avait mis en place une Commission ad hoc sur la réforme constitutionnelle. Celle-ci a fait très peu de progrès avant de se trouver paralysée, à l’instar de toute l’ANP, par la crise politique de 2015.

La Justice et la Défense aussi !

Loin de s’arrêter à la Constitution, les réformes annoncées et soutenues par la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) concernent aussi les secteurs de la justice, de la défense et de la sécurité.

Depuis son indépendance acquise en 1974, après une lutte armée, la Guinée Bissau est traversée par une histoire politique marquée par des putschs et tentatives de coups d’Etat militaires, les assassinats politiques et une guerre civile. La réforme du secteur de la défense est vue comme un moyen de mettre fin aux fréquentes irruptions des militaires dans le jeu politique.

Dans une note d’analyse rédigée à l’intention du Bureau intégré des Nations unies pour la consolidation de la paix en Guinée-Bissau (BINUGBIS), l’Institut d’études de sécurité (ISS) estime que la réforme de l’armée fait face à des «blocages» dont il est «indispensable d’analyser les véritables raisons avant de proposer des solutions techniques».

Les manquements sur le plan sécuritaire ont rendu ce pays vulnérable à un fléau comme le trafic de drogue. Devenue une plaque tournante du trafic international de cocaïne, la Guinée Bissau, a été même qualifiée de «narco-état» par l’Organisation des nations unies (Onu).

Même si la  drogue fait de moins en moins l’actualité, le pays continue de servir de point de transit. En mars et août 2019, 789 kg et près de deux tonnes de cocaïne ont été respectivement saisis.

Sur le plan politique, à côté de la réforme constitutionnelle, les acteurs plaident aussi pour une relecture de la loi électorale afin de clarifier et renforcer les attributions de la Commission nationale électorale et rectifier des incohérences entre les dispositions constitutionnelles et les lois électorales.

Cette revue du cadre électoral devrait permettre à terme la tenue pour la première fois d’élections locales. Depuis l’adoption du multipartisme en 1994, six élections présidentielles et législatives ont été organisées en Guinée-Bissau.

Pereira ou Embaló, le prochain président sera attendu en termes de propositions pour accélérer le processus de réformes auquel n’échappe pas aussi le secteur de la justice.

MN-SCH/on