Médias : les voies sombres de la distribution

Selon RSF, près de «41% des cas de censure de la presse se produisent au moment de la vente»/Photo -Ouestaf News.

Ouestafnews – A défaut de restreindre la liberté des journalistes ou d’empêcher une enquête, l’information est souvent censurée ou «bloquée» au cours de sa distribution par des Etats, des gouvernements, des institutions ou des groupes privés, révèle une étude de l’Ong Reporters Sans Frontières (RSF).

Intitulé «Ces journaux qui n’arrivent jamais», le rapport révèle «comment des Etats, leurs institutions ou de puissants oligarques ou groupes privés entravent la distribution de la presse» dans le monde. RSF note que près de «41% des cas de censure de la presse se produisent au moment de la vente».

«Un journaliste ne doit pas seulement pouvoir enquêter et écrire librement. Le produit de son travail doit aussi pouvoir parvenir sans entrave jusqu’à son lecteur. Sans cette condition, les citoyens ne peuvent accéder à une information plurielle, indispensable à toute démocratie (…) », a indiqué le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire, cité par un communiqué de l’ONG.

Selon cette étude réalisée à travers plus de 90 pays, «22% des cas d’atteinte à la libre distribution se produisent pendant l’acheminement des journaux entre l’imprimerie et le pointe de vente». Et surtout le transport et la distribution de la presse sur l’ensemble d’un territoire national sont souvent menacés.

L’Afrique de l’ouest, notamment le géant nigérian ou encore le Togo, n’est pas épargnée par le phénomène.

Nigeria, les motifs sécuritaires

«Au Nigeria (…), les autorités n’hésitent pas à faire appel aux forces de l’ordre ou aux militaires pour arrêter les camions de distribution et saisir leurs cargaisons de journaux», indique RSF.

En juin 2014, de nombreux quotidiens nigérians (The Nation, The Dail Trust, The Leadership, Punch) en cours de livraison dans le pays ont été saisis par l’armée lors de contrôles routiers.

«Ils ne sont pas venus dans notre salle de rédaction, mais sur notre site de distribution et cela a empêché la distribution ; ça ne s’est pas passé à Lagos, mais cela a perturbé nos impressions, et celles des autres rédactions des trois journaux. Depuis nos journaux ne sont pas autorisés à paraître», explique le rédacteur en chef d’alors du journal «The Nation», Lekan Otufo-Dunrin, cité par RFI.

Pourtant, la raison de ce contrôle n’est pas liée au contenu des journaux mais à des raisons « sécuritaires », avait expliqué le porte-parole des armées, Chris Olukolade. Le Nigeria est confronté depuis quelques années à une résurgence des attaques terroristes de la secte Boko Haram dans le nord du pays.

Avec comme prétexte la lutte contre le terrorisme des Etats sont en train de «museler la presse» dans les pays confrontés à ce problème, a estimé le journaliste burkinabé, Boureima Ouédraogo, interrogé par Ouestaf News en marge de l’ouverture de la 8ème édition du Festival international de la liberté d’expression et de la presse (Filep), le 24 septembre 2019 à Ouagadougou (Burkina Faso).

Ouédraogo par ailleurs président du comité d’organisation du Filep, donne le cas de son propre pays, où désormais la loi exige aux médias de soumettre en cas d’attaque terroriste «photos, images, et sons» aux autorités avant publication. Ce qui selon Boureima Ouédraogo n’est rien d’autre qu’une stratégie de «musèlement de la presse».

Selon le rapport de RSF, les Etats et les gouvernements sont «pour 68% (…) à l’origine des entraves qui ralentissent, voir bloquent, la diffusion de l’information».

«Ces interférences étatiques s’expriment aussi bien via les institutions judiciaires (44%) que militaire (31%) et religieuses (21,5%)», souligne le rapport de RSF.

Dans le dernier classement (2019) de cette ONG, le Nigeria est classé 120e sur 180 pays en termes de liberté de la presse, soit une régression d’un point (119e place en 2018).

Togo, la méthode discrète      

D’autres méthodes sont également utilisées pour empêcher aux publics d’accéder à un journal, dont l’achat massif d’une édition ou la saisie d’exemplaire.

En septembre 2017, au Togo, une édition de l’hebdomadaire Jeune Afrique (JA), le numéro 2958, sur le président Togolais, Faure Gnissingbé est restée introuvable dans les kiosques.

«A leur arrivée à l’aéroport de Lomé-Tokoin le 18 septembre, la totalité des exemplaires de JA sont saisis par la douane, comme au bon vieux temps des partis communistes», a indiqué dans un éditorial le directeur de la rédaction d’alors de JA, François Soudan.

« Les sujets les plus souvent censurés au moment d’être distribués sont ceux qui traitent des informations politiques (20,9%) et financières, notamment les affaires de corruption (18%)», déplore aussi RSF.

Ces restrictions et entraves interviennent dans un contexte où les médias se digitalise de plus en plus et où «la presse écrite se porte mal (…) et continue à perdre en moyenne près de 10% de ses lecteurs et de ses revenus publicitaires en 2017-2018». Un constat qui rend les secteurs de l’impression et de la distribution de la presse plus que «vulnérables aux pressions».

ON/mn/ts