On a troqué le grain de mil par la pépite à SADIOLA (Mali)

Reportage. Les dix milles habitants en « bonne saison » de Sadiola n’ont pas soif. L’eau potable coule dans la petite commune qu’animent les activités de la Société d’exploitation des mines d’or de Sadiola (SEMOS) depuis plus d’une dizaine d’années. Même si, seuls quelques rares privilégiés parmi lesquels le maire Balla Cissokho bénéficient d’un branchement individuel qui alimente leurs concessions, les autres s’abreuvent aux bornes fontaines installées au niveau des principaux carrefours et points à grande fréquentation de la petite bourgade minière. On y boit à sa soif dans le hameau aujourd’hui. Ce qui n’était point le cas, il y a seulement quelques années en arrière, se souvient Balla Cissokho. Selon lui, les femmes passaient la nuit aux puits pour un seau d’une eau saumâtre qu’elles parvenaient difficilement à puiser des entrailles de la terre. Aujourd’hui l’eau du Fleuve Sénégal, traitée et épurée est à leur portée.
On n’a cependant « troqué » dans la zone le grain de mil par la pépite d’or au grand dam des greniers. L’activité minière a comme conséquence des émissions massives de poussières qui, en cette période de l’année, un mois d’août très pluvieux, incommodent certes moins les populations. En saison sèche où, apprend-on, Sadiola est quasiment invivable à cause des volutes de poussières qui enserrent le village et les environs, c’est une autre histoire.
La route principale de Kayes, qui traverse le village, est utilisée par les camions de l’usine. Ils soulèvent la poussière aussi bien que les engins dans la mine située quelques Km plus loin. La population souffre en ces moments là de la poussière et de ses conséquences, nous déclare discrètement le vendeur de « dibi » (viande grillée) à l’étale inondée et envahie par les mouches. Il pleut. L’eau coule et suinte de partout de son cagibi en tôle de récupération. Si dans le bourg, la crasse se le dispute à la misère des filles de joie qui papotent devant de douteux débits de boissons portant enseigne « bar restaurant », mais qui ressemblent plus à des coupes gorges et à des lupanars qu’à de respectables commerces, dans la cité des cadres et responsables de la SEMOS quelques Km plus loin, tout y est clean. Propre, sain. L’on n’y voit même pas une mouche voletée. De confidences de villageois, les moustiques y sont même éradiqués. Le restaurant est fermé pour les visiteurs que nous sommes. On y montre pattes blanches avant d’y être servi par une nourriture « importée » d’Afrique du Sud, d’Europe ou des Amériques. L’eau minérale même provient de l’étranger nous renseignent des bourgeois.
La Société d’exploitation des mines d’or de Sadiola (SEMOS) à l’architecture du capital ainsi disposée : 38% pour la société sud-africaine « AngloGold », même taux pour la société canadienne « I am Gold », 18% pour l’Etat malien et 6% pour la filière de la Banque mondiale, la SFI, apprend-on d’une fiche d’information placardée dans le bureau de Monsieur Samaké, le monsieur environnement de la boite. Elle alimente en eau potable Sadiola et Farbakouta, un village voisin. A Yatéla, quelques Km en aval, la nappe phréatique est moins enfouie en terre. Elle est plus accessible. Les forages y suffisent au bonheur des populations et aux exploitants d’« I am Gold », de la mine d’or. A Sadiola par contre, un des problèmes de la cité est, selon l’édile, l’utilisation excessive d’eau dans une région aride où les populations sont privées de cette ressource vitale. Ici et les environs immédiats en effet, l’eau s’est profondément retirée sous la croûte terrestre au point que, assure le maire, « dans les années 1975 et ce jusque dans les années 1980, le manque d’eau était total à Sadiola. On passait la nuit au puit pour avoir un seau d’eau. Un mauvais souvenir aujourd’hui grâce à la SEMOS. Nous avons de l’eau en abondance et de qualité ». Pour assurer la consommation de la mine, l’eau du fleuve Sénégal est détournée via un tube de 50 kilomètres de long depuis Diamou situé sur les berges du fleuve Sénégal.
La SEMOS pompe en moyenne 55,5 millions de m3 d’eau pour répondre aux besoins de sa mine, assurent ses responsables interrogés. Disposant d’un « permis » de pomper auprès de la SOGED, la société d’exploitation de l’or de Sadiola prélève ainsi l’eau nécessaire dans le courant continu du Fleuve Sénégal. La mise en service des deux ouvrages que sont Diama et Manantali a permis le développement et l’exploitation des ressources et services rendus disponibles dans les trois principaux secteurs d’utilisation de l’eau du fleuve régularisé, à savoir : Le stockage d’environ 11 milliards de m3 dans sa retenue. La régularisation des débits du fleuve à 300 m3 /s au niveau de Bakel. Pour drainer l’eau depuis Diamou 50 Km plus loin, la SEMOS a fait appel à l’expertise d’une société dénommée SAD à qui elle a sous-traité le travail pour un montant de 8 milliards de Fcfa, renseignent ses dirigeants. L’or rime avec la misère
A Sadiola, la montagne est retournée sans dessus dessous par des engins qui creusent, excavent, concassent, bêchent et tamisent la pierre, la boue et le sable pour extraire l’or. Des pépites d’or soustraites à la vue des communs mortels, encastrées qu’elles sont dans des caissons inviolables et transportées vers des destinations inconnues des habitants aux oreilles bourdonnantes à cause du bruit infernal des camions et autres véhicules tout terrain peints aux couleurs de la société d’exploitation des mines avec leurs curieuses et longues antennes de repérage qui surplombent leurs cabines de pilotage en leur donnant l’impression d’être sortis tout droit d’un film trois D. Le périmètre compris entre Yatéla et Kéniéba en passant par Sadiola, Loulo et Tabakounta fait du Mali le troisième pays producteur d’or d’Afrique, juste derrière l’Afrique du Sud et le Ghana voisin, même si ce riche périmètre ne fait pas de la zone un Eldorado pour les populations autochtones. Loin s’en faut. La misère se lit même jusque dans le visage des enfants d’ordinaire enjoués. L’or semble maudit pour les pauvres habitants désoeuvrés en cette période hivernale d’habitude d’intenses activités. Les champs sont en jachère. La poussière a tué les plantes.
Il faut dire, indique Balla Cissokho que l’or n’est point nouveau dans l’ancien empire de Soundiata Kéïta et principalement dans cette zone située dans la région de Kayes. On y commerçait déjà dans le temps avec le soudan historique sur la base du troc. La principale monnaie d’échange était les barres de sel échangées contre l’or. Il y avait aussi d’autres produits de troc comme les denrées communes très sollicitées par les communautés du désert notamment les métaux (barres de fer, laiton, étain), les ustensiles de cuivre, les chevaux et selles, les cotonnades, le papier à écrire, la verrerie, la céramique, maroquinerie et autres articles utiles. En contre partie les importations marocaines comprenaient l’or, les plantes médicinales, les plumes d’autruche, le corne de gazelle, le bois d’ébène et l’ambre. Sadiola était cependant, affirme son maire le grenier céréalier du cercle de Kayes. Avec l’ouverture des deux mines à Sadiola et à Yatéla, la localité a perdu de nos jours cette place au profit de l’exploitation de l’or et surtout du commerce

Par Madior FALL