Putsch au Mali : « une transition de moins de 18 mois va être une transition bâclée… » (Expert)

Ouestafnews – Le coup d’état militaire intervenu au Mali le 18 août 2020 est le second en huit ans, preuve s’il en est de la grande fragilité de ce pays depuis 2012. Dans cet entretien téléphonique accordé à Ouestaf News, le directeur exécutif de l’Institut de Recherche et de Promotion des Alternatives en développement (IRPAD), Mamadou Goïta, revient sur la crise «multidimensionnelle» ayant conduit à cette nouvelle incursion des militaires dans le jeu politique malien. Selon cet analyste, il faut une transition d’au moins dix-huit mois pour espérer résoudre certains problèmes de fond avant de rendre le pouvoir aux civils.

Ouestaf News-Etes-vous surpris par le putsch du 18 août ?

Mamadou Goïta – Je dirai oui et non en même temps. Oui, parce que nous avons cru qu’après ce qui s’est passé en 2012 (NDRL : coup d’état contre Amadou Toumani Touré), il n’y aura jamais (plus) une intervention de l’armée pour trancher des litiges entre le peuple malien et ses dirigeants.

Je ne suis pas surpris d’autre part parce que la crise était tellement profonde et les positions tellement cristallisées entre la mouvance présidentielle et le M5-RFP (NDRL : Mouvement opposé à l’ex-président Ibrahim Boubacar Keita composé de la société civile, des partis politiques, des associations religieuses) qui a été un mouvement plus ou moins spontané, finalement devenu assidu sur la scène politique, sociale et économique du pays. Il fallait une intervention d’une tierce organisation sociale, politique ou militaire pour justement arriver à stabiliser le débat et à aller vers la recherche d’une solution profonde. Donc je ne suis pas surpris dans ce sens-là parce que l’opposition était tellement cristallisée et le malaise était tellement profond que seule l’armée pouvait intervenir pour stabiliser le débat.

Ouestaf News – On parle beaucoup de la période de transition, quelle durée serait raisonnable à votre avis ?

M.G – Cette question de la transition est extrêmement importante parce qu’on a déjà vécu l’expérience du passé, dans la précipitation, l’essentiel a été oublié par la transition. A mon humble avis, une transition d’une durée de 18 mois ou deux ans est raisonnable. Le niveau de la corruption est tellement profond (et) la défaillance du système politique malien telle qu’il n’y a pas d’autre solution que d’aller en profondeur.

Pour moi, une transition de moins de 18 mois va être une transition bâclée puisqu’on risque d’aller vers du tâtonnement. Cette transition va être une forme de liberté surveillée pour les hommes et les femmes qui vont y être. Ils vont être dans une situation où le peuple va assurer le rôle de contrôle de la qualité de ce qui va se faire. Ils seront contraints de suivre cette logique et de se conformer à la dynamique sociopolitique.

Ouestaf News – Peut-on établir un parallèle entre le coup d’Etat de 2012 et celui de 2020 ?

M.G – (…) On ne peut pas faire de parallèle parce que les contextes ne sont pas les mêmes. On était dans un contexte où on insistait sur la question sécuritaire, avec tout ce que le Mali était en train de connaître. L’armée dans son for intérieur s’était sentie frustrée par la question sécuritaire. Ce qui a été l’élément déclencheur de ce qui s’est passé en 2012.

Mais on n’était pas comme aujourd’hui dans une logique de crise multidimensionnelle, une crise assez profonde avec ce qu’on a connu lorsqu’il y a une désintégration de la chose politique, de la chose sociale, de la chose sociopolitique.

Si on regarde ce schéma, les contextes ne sont pas les mêmes. La qualité des hommes n’étant pas aussi les mêmes, la maturité du peuple malien par rapport à un tel processus n’est pas la même donc nous ne pouvons pas établir de parallèle. Et nous avons la chance cette fois-ci que les leçons du passé vont être tirées pour arriver à quelque chose de plus solide. Et qu’il n’y ait pas encore une situation capable de favoriser un retour de l’armée sur la scène politique de ce pays.

Ouestaf News – Il y a eu deux coups d’état en huit ans au Mali, la situation ne risque-t-elle pas de se répéter à l’avenir tant que le problème sécuritaire persiste ?

M.G – C’est cela le problème de fond qu’il faut régler. On ne peut pas s’empêcher de dire qu’il y a des risques d’incursion de l’armée. Maintenant l’avantage qu’on peut avoir, c’est pour cela que cette transition doit être mûrie avec une alternative claire, avec une voie de gestion à travers des résultats qui vont arriver assez rapidement. Il faut qu’on prenne le temps d’étudier les problèmes de fond, d’éviter d’aller vers le conjoncturel parce que les syndicats sont en grève, les partis politiques se plaignent parce qu’ils ne sont pas autour de la table du pouvoir.

Tant que ces problèmes de fond ne sont pas réglés on n’est pas à l’abri d’une incursion (des militaires, NDLR). C’est la raison pour laquelle, il faudra que les acteurs se mettent en tête qu’on doit aller dans le sens de régler nos problèmes conjoncturels et structurels. On doit régler tout ce qui est lié à la Constitution, la question de la justice, la corruption, l’inefficacité de l’administration publique, la question de la citoyenneté.

Vous vous rendez compte que ce sont des choses extrêmement importantes qu’on ne manifeste pas. Donc il faut aller vers la résolution de ces problèmes (…) et mettre en place des instruments, des dispositifs et des mécanismes de contrôle de faisabilité qui puissent nous permettre de ne plus avoir une autre incursion de l’armée dans la vie politique.

Ouestaf News – Avec les militaires au pouvoir à Bamako, la gestion de la crise sécuritaire au nord et au centre du Mali va-t-elle changer ?

M.G – Je pense que oui. Le visage de la crise sécuritaire peut énormément changer quand on regarde la trajectoire des militaires qui sont aujourd’hui au pouvoir et qui savent justement ce qui se passe au Mali. Quand on regarde les contacts qu’ils ont avec les troupes ayant participé à la plupart des opérations, étant en contact direct avec ceux qui sont sur le terrain.

Je pense qu’il y a de fortes chances que le visage de la crise change non seulement à travers la remobilisation de l’armée mais aussi à travers la remobilisation des moyens, la lutte contre la corruption, et surtout l’interaction avec les autres armées (NDRL : de la sous-région).

Ouestaf News – Comment voyez-vous l’attitude de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) vis-à-vis du CNSP (Comité pour le salut du peuple) ?

M.G – C’est une très grande injustice qui est faite au peuple malien. Et ceci est fait à travers le CNSP. Pourquoi ? Parce que la Cedeao a toujours agi de façon épidermique à des problèmes qui surviennent dans le pays. Cette Cedeao n’a pas été capable d’anticiper parce que le problème du Mali a été exposé pendant deux mois, la Cedeao est venue proposer des solutions qui n’ont fait qu’envenimer la situation.

Cette Cedeao qui n’est pas capable d’accompagner, d’aider à ce que les acteurs clés puissent partager avec elle leur connaissance du problème. C’est cette Cedeao qui va prendre un embargo de façon unilatérale via la commission. Cette Cedeao des chefs d’Etats qui se réunissent après pour réparer le tort qui a été causé au Mali, enfoncent encore le clou en ne consultant pas les acteurs du parlementaire de la Cedeao. Il y a une commission sécurité au niveau de la Cedeao qu’ils n’ont pas voulu consulter. En définitivement, c’est le peuple malien qu’on punit car ce ne sont pas les militaires du CNSP qui vont subir les conséquences mais les citoyens déjà fragilisés par les problèmes sécuritaires.

ON-OM