Relations Afrique/Europe : devoir de vigilance de Ouagadougou à Bruxelles (Editorial*)

La première rencontre est un forum international sur « média et développement » conjointement organisé par l’Union africaine et l’Union européenne du 11 au 13 septembre à Ouagadougou..
Le deuxième événement, c’est la « semaine de l’Afrique » organisée au parlement européen et qui se tient du 8 au 13 à Bruxelles, le coeur même de la nouvelle Europe en construction.
A priori, dans un monde en quête de paix et de relations internationales apaisées, on aurait dû applaudir des deux mains. Et nous applaudissons.
Mais alors pourquoi un appel à la vigilance ?
Et bien, simplement parce que dans tous les deux cas, cela sent une belle opération de relations publiques (pour ne pas dire de récupération) après la forte mobilisation des opinions publiques, de la société civile et de l’intelligentsia africaines, relayées par la presse contre les Accords de Partenariat Economiques (APE) qui en fin d’année dernière (2007) ont envenimé les relations Europe/Afrique et vu le continent africain opposer une farouche résistance au diktat européen. Ce fut une première depuis la décolonisation !
Raté donc le forcing que voulaient imposer à l’Afrique Peter Mandelson et Louis Michel, respectivement commissaire européen chargé du commerce et chargé du « développement » (quel développement?).
N’est-il pas d’ailleurs très suspect que ce soit le même Louis Michel – qui il n’y a guère, menaçait de toutes ses foudres (europénnes) les Etats africains qui oseraient ne pas signer les APE – Louis Michel donc qui, en dehors des cérémonies protocolaires, est le premier prévu à prendre la parole lors des travaux de Ouagadougou pour des élucubrations sur « l’aide humanitaire » et que sais-je encore ?
Pour utiliser un vocable simple, l’Union européenne, veut jouer au « plus malin » avec nous, nous les Africains s’entend. Et pourquoi ?
L’échec (provisoire) de la conclusion des APE et surtout la mobilisation qui l’a précédé, a démontré, s’il en était besoin, que les choses ont changé en Afrique. Le devenir de ce contient ne se joue plus – ne se jouera jamais plus – entre les seules mains des gouvernants, souvent prêts à signer n’importe quoi, avec n’importe qui au nom des peuples, sans jamais tenir compte des intérêts des masses citoyennes !
L’Europe l’a compris – tardivement il est vrai – et veux aujourd’hui se chercher des alliés au sein des l’intelligentsia et des leaders d’opinion en Afrique!
Aussi Louis Michel et l’Union européenne sont-ils pris en flagrant délit de vouloir faire entrer par une porte dérobée ce qu’ils n’ont pu faire entrer par la porte principale.
C’est ce qui explique ce soudain regain d’intérêt qui les pousse à inviter des figures emblématiques du continent, à l’image du très admiré photographe malien Malick Sidibé ou encore de l’écrivain émérite Wole Soyinka, pour qu’ils viennent « palabrer » à Bruxelles pendant la « semaine africaine ».
Permettez une parenthèse : j’ai bien aimé la réplique de Sidibé sur les ondes de Radio France Internationale qui se disait « pas impressionné » pour un centime d’euro par le défilé des députés européens venus poser à tour de rôle devant l’objectif de sa caméra, disant qu’il leur préférait de loin les images pleines de mouvement des «enfants».
En réalité l’oeil du photographe a dû percevoir que tout cela n’’était que du cinéma, de la pure mise en scène. La vie, la vraie, n’y était pas, comparée à la pureté et à l’innocence d’un enfant lâché dans les ruelles poussiéreuses de Niamey ou de Lomé.
Fermons la parenthèse pour dire que le temps est venu pour l‘Europe de prendre l’Afrique et les Africains plus au sérieux.
En dépit de toutes les difficultés qui traversent ce continent, on n’y est plus au vingtième siècle, encore moins au dix neuvième ou dix huitième, lorsque sous tous les fallacieux prétextes (mission civilisatrice pendant la colonisation, aide au « développement » après la colonisation), l’on pouvait se servir de l’Afrique, abuser d’elle et de ses ressources a satiété et s’en aller sans régler aucun compte.
A l’heure du nouveau pacte européen sur la migration, à l’heure de l’Union pour la Méditerranée du président français au discours raciste, Nicolas Sarkozy pour ne pas le nommer, à l’heure de la fermeture hermétique des frontières, il ne sert à rien d’amuser la galerie. Il est temps pour l’Europe de jouer franc jeu ou de céder la place! C’est à l’intelligentsia africaine de le rappeler. Ouagadougou comme Bruxelles doivent d’abord servir à cela.
Et pour ce faire, il importe à l’élite africaine de rester vigilante et de se dire qu’elle ne peut être un allié de l’Europe là où les masses africaines sont interdites d’Europe : que ce soit l’étudiant en quête d’un visa d’études ou l’artisan ou le commerçant cherchant de nouveaux débouchés pour ses produits.
La vraie coopération passe par la prise en compte des intérêts des masses africaines et la mise en avant du principe d’équité et de justice dans les négociations commerciales avec l’Afrique.
Et fort heureusement le contexte international nous est aujourd’hui favorable. L’Europe n’est plus la seule puissance économique à s’intéresser à "ses" anciennes « colonies » d’Afrique.
De Beijing à Caracas, de New Delhi à Abu Dhabi en passant par Téhéran, et même de Rabat ou de Tunis tout près de nous, de nouveaux partenaires viennent prospecter et sont pressés d’investir.
Sur ce chapitre, ni les « avertissements » encore moins les « menaces » qu’agitent l’Europe sur le "danger" que représenteraient ces nouveaux partenaires pour l’Afrique ne doivent nous faire peur. Comme dans nos relations avec l’Europe, il nous faut juste rester vigilants et repérer où se trouve nos véritables intérêts. Et ce n’est pas à Bruxelles d’en décider.
Les puissances émergentes d’Asie et du Gofe arabo-persique nous offrent ce que l’Europe ne nous a jamais offert, la possibilité de choisir en toute souveraineté. Et de toute façon, ces nouvelles puissances là, ne peuvent aucunement être plus prédatrices que l’Europe l’a été vis-à-vis de l’Afrique au cours des quatre siècles écoulés.
Avec l’Europe, entre racisme, paternalisme, diktat et pillage, on sait déjà à quoi s’en tenir.
Avec les nouveaux venus, et dans le contexte mondial actuel, l’Afrique n’a absolument rien à perdre et a tout à gagner en essayant la coopération avec ceux-là, la seule condition nous l’avons dit étant de rester vigilants avec ces nouveaux « amis » aussi.
Au moins eux peuvent offrir l’espoir d’une chance à l’Afrique d’avoir des partenaires et de s’en sortir, là où plus de quatre siècles de « relations » avec l’Europe n’ont résulté qu’en pillage, brimades et humiliations.
Bref, prenons notre destin en main. Ne refusons pas le dialogue avec l’Europe, mais alors utilisons ses forums qu’elle offre pour nous faire entendre sans complexe aucun. Sortons nos vérités pour en un mot oser franchir le pas et parachever nos indépendances.

* Par Hamadou Tidiane SY, Fondateur Ouestafnews