Sénégal-Education : loin de Dakar, rien ne va…

Ecole élémentaire 2 du quartier Santassou de Sédhiou (Sud). Photo/Ouestafnews

Ouestafnews – Grèves cycliques des enseignants, baisse de la qualité, problèmes d’infrastructures, etc., l’école sénégalaise vit une crise multiforme depuis des décennies. Les régions les plus reculées du pays en paient le plus lourd tribut.

L’école élémentaire 2 au quartier Santassou à Sédhiou (sud du Sénégal) présente le décor caractéristique des établissements publics d’enseignement : une vaste cour sablonneuse au milieu de laquelle trône un mât sans drapeau, puis cinq blocs de classes à la peinture totalement défraîchie.

A cette heure de descente, une cohue s’empare des lieux, des écoliers s’amusent à l’ombre des arbres géants qui peuplent la cour, d’autres jouent des coudes pour étancher leur soif à même les robinets encastrés dans un bloc de ciment rudimentaire.

Dans cette école sise en pleine ville, on est un peu surpris par la découverte d’un «abri provisoire». Signe que le problème des abris provisoires n’est pas le lot exclusif des zones rurales dépeuplées. Érigée dans la partie nord de l’établissement, la bâtisse avec murs non peints et son toit en paille prend la forme d’un rectangle sans en présenter la régularité.

Faute de salles de classes en dur, plusieurs établissements de l’intérieur du Sénégal ont recours à des abris de fortune, faits généralement de paille. En 2019, le ministère de l’Education en recense 6.369 à travers le Sénégal dont plus de 1.200 pour la seule région de Sédhiou.

Toutefois, si Sédhiou est connue comme la région des abris provisoires, un autre problème tout aussi insidieux, qui affecte d’ailleurs tout le secteur éducatif sénégalais, touche la région : le déficit d’enseignants.

Instituteur à Sédhiou et secrétaire général du Syndicat des enseignants libres du Sénégal (Sels), Abdoulaye Diallo, nous reçoit dans les locaux de l’Inspection d’éducation et de formation (I.E.F), un bâtiment jouxtant l’école primaire 2. Assis derrière un bureau jonché de documents, M. Diallo, parle du déficit d’enseignants comme d’un «manque criard» qui touche tous les échelons du système. «Rien que dans le moyen secondaire (6ème secondaire à la terminale) toutes disciplines confondues, il y a un besoin de 106 professeurs dans la région de Sédhiou», souligne-t-il, tout en feuilletant ses notes.

De l’avis de M. Diallo, le déficit d’enseignants est très prégnant dans tout le système éducatif, et pire encore au niveau élémentaire. «Ce qui est vraiment malheureux, puisque l’élémentaire constitue le cycle le plus long du système», déplore l’enseignant syndicaliste.

Rétention de l’information

D’après les chiffres du Sels compilés par Ouestaf News, la région de Sédhiou traîne un déficit de 351 enseignants du niveau élémentaire. Un déficit loin d’être résorbé par la politique de recrutements puisque les départs sont de plus en plus importants et les arrivées toujours peu nombreuses. En 2019, 156 enseignants de l’élémentaire ont quitté la région et 89 sont arrivés, d’après les chiffres obtenus auprès du Sels.

En quittant les locaux de l’I.E.F, il faut un quart d’heure de marche pour rejoindre l’Inspection d’académie (I.A) située dans le quartier de Mansacounda. Ici, Papa Gorgui Ndiaye, l’Inspecteur trouvé sur place et plus haute autorité du système éducatif au niveau régional, nous reçoit dans son bureau. Il arguera cependant de sa prise de fonction récente pour ne pas répondre aux questions sur le déficit d’enseignant dans sa région.

«Je suis en train de parcourir les dossiers, pour l’instant je ne suis pas en mesure de vous fournir des indications sur la question du déficit», dit-il. Pourtant l’Inspection d’académie est censée recueillir les données en provenance des IEF.

Dans toute la région, les officiels comme c’est souvent le cas dans l’administration sénégalaise lorsqu’il s’agit d’évoquer avec la presse des sujets sérieux, trouvent toujours des excuses pour ne communiquer aucune information.

A Bounkiling, un des départements de la région de Sédhiou, l’Inspection d’éducation et de formation (IEF) on veut une «autorisation préfectorale» avant de parler. A Goudomp, autre département, son collègue Moussa Diatta n’a pas pu honorer le rendez-vous qu’on s’était fixé pour cause de réunion.

Cette rétention de l’information chez les fonctionnaires sénégalais sur des sujet d’intérêt public sont en total déphasage avec les grands discours sur la bonne gouvernance et la transparence dans la gestion des affaires publics. Les autres acteurs du secteur éducatif quant à eux profitent de ce silence des autorités pour tout rejeter sur le gouvernement.

«La question du déficit d’enseignants constitue une préoccupation des parents», estime Coumbamang Danso, le président de l’Union régionale des parents d’élèves de Sédhiou, rencontré à son domicile au quartier de Kabeumb, près du centre-ville.

Pour M. Danso, derrière cette situation il y a certes le problème du recrutement déficitaire mais surtout ce qu’on appelle le «mouvement national», autrement dit la possibilité donnée aux enseignants d’obtenir une réaffectation vers d’autres régions, via une compétition. «On reçoit des jeunes qui seulement après cinq ou six ans de service quittent notre région pour s’approcher de leurs terroirs d’origine, Sédhiou fait partie des zones victimes du +mouvement national+», déplore-t-il.

Pour cet inspecteur de Police à la retraite, «il faut une petite modification des textes qui imposerait par exemple à tout enseignant qui vient d’embrasser la profession d’exercer au moins pendant dix ans d’affilée avant de solliciter une réaffectation.»

Pour le syndicaliste Abdoulaye Diallo, par contre, le «mouvement national» constitue un «grand acquis syndical», auquel on ne peut pas toucher. Selon lui, le problème se situe plus au niveau du déséquilibre entre le nombre important de départs et les arrivées qui restent faibles.

Un problème national

Dans le but d’avoir une idée sur l’ampleur du problème à l’échelle nationale, un courrier a été adressé par Ouestaf News à la date du 17 janvier 2020 à M. Ibou Ndiathie, directeur des Ressources humaines du ministère sénégalais de l’Education nationale. Aucune réponse n’a été reçue à ce jour. Les statistiques à l’échelle nationale sur cette question du déficit n’existent ni sur le site du ministère de l’éducation nationale ni sur les différents rapports publiés par l’ANSD.

Toutefois des statistiques publiées par le quotidien privé ‘’Sud Quotidien’’ à la veille de la rentrée scolaire 2019-2020, donne quelques indications. Ainsi dans le département de Vélingara (région de Kolda dans le sud) les chiffres font état d’un déficit de 90 enseignants tous ordres confondus. Bambey situé dans la région de Diourbel (centre) traine un déficit de 100 enseignants tous ordres confondus soit le même chiffre que le département de Kaolack (centre).

A l’exception notable des académies de Dakar et de Thiès, le déficit frappe toutes les régions du Sénégal, selon le constat même du ministère sénégalais de l’Education. Lors de la remise de diplômes de la dernière promotion des élèves-maîtres en décembre 2019, M. Ndiathie dans un discours relayé par les radios privées locales a fait savoir que les sortants qui sont au nombre de 1.700 vont rejoindre toutes les régions du pays à l’exception de Dakar et Thiès. A l’inverse de ce qui se passe à l’intérieur du pays, les régions de Dakar et Thiès connaissent même un surplus d’enseignants.

«Il faut recruter pour combler ce gap qui a des effets négatifs sur les résultats des apprenants avec les classes pléthoriques», dénonce Abdou Faty du syndicat des enseignants libres du Sénégal (Sels/Authentique), cité par Sud quotidien. Selon M. Faty, le gap au niveau national est un peu plus de 1.500 enseignants en 2020.

Toutefois, la situation actuelle de l’école sénégalaise ne cadre pas avec les ambitions de l’Etat sénégalais qui à travers le «Programme d’Amélioration de la Qualité, de l’Ethique et de la Transparence du secteur de l’Éducation et de la Formation» (PAQUET-EF, 2013-2025) s’est fixé comme objectif fondamental l’amélioration de l’accès à l’éducation pour tous et de la qualité.

En outre, le Sénégal a adhéré aux 17 Objectifs du millénaire pour le développement de l’Organisation des Nations-Unies dont le numéro quatre fait la promotion d’une «éducation de qualité, inclusive et équitable». Le secteur de l’éducation, qui concentre 51% des effectifs de la fonction publique, a reçu une dotation de 526 milliards FCFA en 2020, contre 476 milliards en 2018 et 413 milliards en 2018.

Les classes multigrades et le défi de la qualité

Dans plusieurs régions du pays, le déficit d’enseignant a favorisé l’émergence de stratégies alternatives comme les classes multigrades (CMG) et les classes à double flux qui diffèrent des classes à flux simple.

Une classe multigrade regroupe dans une même salle plusieurs niveaux avec des élèves d’âges différents sous la direction d’un seul maître. Tandis que le système des classes à double flux consiste à dispenser des cours de manière alternative à un effectif de deux salles de classes. «Vous imaginez un seul enseignant dispensant des cours à une classe multigrade de 80 élèves, évidemment cela empiète sur la qualité», souligne l’instituteur et syndicaliste Abdoulaye Diallo.

Au regard du déficit, le recours aux CMG constitue un «mal nécessaire», pour Abdoulaye Camara, instituteur à la retraite vivant à Sédhiou. Seule ombre au tableau, selon ce retraité c’est que «les classes multigrades sont souvent confiées à des enseignants inexpérimentés».

Selon le rapport «Situation économique et sociale du Sénégal» publié en février 2019 par l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), au Sénégal, les CMG représentent 25,3% des groupes pédagogiques (ce vocable réunit les CMG, les classes à double flux et les classes à flux unique) qui sont dominés par les classes à flux unique (69,6%).

Pourcentage des classes multigrades et classes à double flux dans le système éducatif sénégalais. Source: ANSD

Selon l’ANDS, Kaffrine (centre) est la région où l’on rencontre le plus de CMG qui représentent 55,5% des 2.278 groupes pédagogiques qui y sont recensés.

Dans son rapport l’ANSD n’évoque pas la question du déficit d’enseignant mais présente une répartition nationale des groupes pédagogiques. A travers ce tableau on constate que les CMG sont répertoriés en majorité à Kaffrine, Kédougou (est), Kolda (sud), Louga (nord) et Matam (nord) comme le montre le graphique suivant. Dans la région de Kédougou, située à 697 km de Dakar, les CMG constituent 44,4% des 1.162 groupes pédagogiques recensés par l’ANSD.

«Kédougou est une zone de départ massif lors du mouvement national et tous les départs ne sont pas forcément remplacés avec les nouveaux sortants», souligne toutefois Mamadou Ly, l’inspecteur d’académie de cette région dans un échange de courriels avec Ouestaf News. A l’instar de la plupart des inspections d’académie, le déficit d’enseignant est largement constaté mais une indication chiffrée n’est pas disponible.

Concernant le recours aux CMG, M. Ly considère pour sa part qu’il s’agit d’abord d’un moyen de «rationaliser les ressources humaines». «Quant à la qualité tout dépend de la formation des enseignants à la gestion de ces CMG. Il y a des modules donc des stratégies et des outils de gestion. Une CMG tenue par un enseignant bien formé peut faire de bonnes performances», estime-t-il.

MN/ts