Transport aérien africain : le «marché unique» va-t-il revigorer ce secteur moribond ?

Un appareil d'Ethiopian sur le tarmac de l'ancien aéroport de Dakar. Image/Ouestafnews

Ouestafnews- L’Union africaine (UA) s’apprête à lancer, le «marché unique»  du transport aérien africain (Mutaa). Une initiative que l’organisation continentale compte utiliser comme levier pour assurer la renaissance d’un secteur jusqu’ici moribond, caractérisée par un protectionnisme inefficace, les lourdeurs fiscales et la prédominance d’une poignée de compagnies étrangères au continent.

«Le lancement du Marché unique va permettre les investissements transfrontaliers en matière de production mais aussi de services, notamment le tourisme», selon le Dr Amani Abu-Zeid, le commissaire à l’énergie et les infrastructures de l’UA, cité par un communiqué de son organisation, le 22 janvier 2018.

Le Mutaa devrait être officiellement lancé au cours du 30e sommet des chefs d’Etat qui se tient du 22 au 28 janvier 2018. L’initiative figure parmi les projets phares de l’Agenda 2063 de l’Union africaine et devrait à terme être accompagnée par la mise en place du passeport unique continental.

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En plus d’une meilleure connectivité aérienne, le marché unique va aussi selon Dr. Abu-Zeid favoriser un développement socio-économique avec la création d’emplois. A cet effet, il est attendu la création de 300 mille emplois directs et deux millions d’emplois indirects.Actuellement le secteur emploie en Afrique 8 millions de personnes.

«C’est une bonne initiative à condition qu’elle soit effective et bien appliquée », a estimé, dans un entretien avec Ouestafnews, Blaise Mané, expert en transport aérien.

Libéralisation contre protectionnisme

Le Mutaa prône la libéralisation d’un secteur marqué par un fort protectionnisme qui se traduit par une multitude de taxes. Laquelle à une forte incidence sur les prix jugés exorbitants des billets d’avions.

Selon une étude de la Banque mondiale, les grandes compagnies aériennes du continent ont perdu 800 millions de dollars au cours de l’année 2016, en raison des mesures protectionnistes.

L’idée de libéraliser le transport aérien africain est née en 1988 au moment de l’adoption de la Déclaration de Yamoussoukro, suivie dix ans plus tard par la Décision de Yamoussoukro (1999), laquelle fut par la suite approuvée par l’Assemblée des chefs d’État et de gouvernement de l’UA en juillet 2000 au Togo.

Le Mutaa n’est en réalité qu’une suite pratique de la décision de Yamoussoukro. Toutefois, si 44 pays avaient signé la décision de Yamoussoukro, les signataires du Mutaa se limitent pour l’instant à 23 pays.

En Afrique de l’ouest tous les pays ont déjà adhéré à ce « marché unique » à l’exception du Sénégal, de la Guinée Bissau, et de la Gambie.

Le reste des Etats signataires est composé du Botswana, le Congo, l’Egypte, l’Ethiopie, le Gabon, le Kenya, le Mozambique, le Rwanda, l’Afrique du Sud, le Swaziland,  et le Zimbabwe. Selon Blaise Mané, les Etats non signataires  courent le risque principal de voir les Etats signataires leur appliquer la réciprocité.

Dans un marché ouvert, où se retrouvent presque tous les acteurs, « il vaut mieux faire partie du jeu que d’en être exclu», explique M. Mané.

Selon l’UA, les 23 pays signataires représentent plus de 70% du transport aérien intra-africain.

Avantages pour les consommateurs ?

L’Afrique, raillent certains observateurs, reste un des derniers endroits au monde où prendre l’avion est encore un luxe.

Nombre de consommateurs estiment trop élevés les tarifs par rapport à la qualité de service que proposent la plupart des compagnies. Il est surtout attendu du Mutaa, une baisse du prix des billets, qui favoriserait davantage la mobilité des Africains au sein de leur propre continent.

En 2016, Carlos Lopez alors secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique (CEA), soutenait que le marché unique est nécessaire pour «favoriser de nouvelles réussites et permettre à l’initiative privée de se développer, des réformes en profondeur devront être engagées au niveau régional et continental».

«Seule la libéralisation effective du transport aérien permettra à terme l’augmentation du trafic, l’amélioration de la sécurité et la baisse des tarifs », soulignait alors le secrétaire exécutif de la CEA, cité dans un document de son organisation intitulé «le transport aérien au cœur des enjeux africains».

Toutefois,  explique Blaise Mané, la baisse du prix des billets ne sera pas « automatique » avec la politique de libéralisation que dicte le marché unique. L’expert sénégalais estime qu’il restera des situations de concurrence et les Etats ne renonceront pas à leurs taxes, et si les compagnies coupent sur leurs marges bénéficiaires cela risque de les fragiliser.

L’Afrique de l’ouest en rade

En Afrique, le secteur du transport aérien se singularise par son manque de dynamisme. Le secteur reste dominé par les compagnies d’Afrique de l’est et du Nord. En Afrique de l’ouest, le secteur demeurent moribond depuis la disparition d’Air Afrique. Beaucoup de pays de la sous-région y compris le Nigeria (première économie d’Afrique) peinent à mettre en place des compagnies aériennes viables.

L’Afrique de l’ouest est même devenue depuis la disparition d’Air Afrique, la chasse gardée des pavillons étrangers,  comme Royal Air Maroc (le Maroc qui a récemment fait son retour au sein de l’Union africaine, n’a pas encore adhéré au marché unique) et surtout d’Ethiopian Airlines qui a su réussir un déploiement  stratégique à travers le continent.

Selon des informations rassemblées par Ouestafnews, le pavillon national Éthiopien, qui dispose déjà de la majorité des parts à Asky (compagnie privée à vocations panafricaines basée au Togo), compte renforcer sa présence à l’ouest du continent et dans ce cadre des négociations sont en cours pour reprendre le Nigérian Arik Air et la compagnie aérienne nationale du Ghana.

Selon le site theatlas.com, qui fournit un classement basé sur le nombre de sièges, les cinq plus grandes compagnies du continent son Ethiopian Airlines, South African Airways, Royal Air Maroc, Egyptair, et Air Algérie. Le marché aérien africain dispose toutefois d’une grande marge de progression. L’Association du transport aérien international (IATA) prévoit une croissance du trafic aérien de 5,7 % par an en moyenne jusqu’en 2034.

MN/ad