Bavures policières en série : le Sénégal terre d’impunité ?

Image: capture d'écran/Youtube

Ouestafnews- «Tard dans la nuit à la police centrale, j’ai été déshabillé, puis on m’a forcé à me coucher sur une table et pendant une heure j’ai été torturé».

Ceci est le début d’une histoire glaçante racontée par Abou Karim Yatte, 32 ans, habitant Pikine, la Banlieue dakaroise et membre du collectif des victimes de bavures policières dirigé par Rokhya Gassama.

Le jeune homme raconte que le 17 février 2012, il a été pris à partie par des agents de la Police Centrale, alors qu’il était à la Zawiya El hadj Malick Sy, édifice religieux situé dans le centre-ville de Dakar, où il avait ses habitudes.

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Cette nuit-là, pendant de longues minutes, selon ses propos – qu’il nous a été difficile de faire confirmer par la police – il a été frappé à la tête et subi des sévices corporels qu’il raconte avec force détails. Il est sorti de cette «rencontre» avec les hommes en tenue, «épileptique», «dépressif» et «sexuellement» impuissant, selon lui.

Pour prouver l’authenticité de son témoignage, Abdou Karim Yatte, brandit son dossier médical, soulignant qu’il n’a aucun problème à ce qu’il soit rendu public. Ledit dossier est sans appel : à l’examen psychologique, le jeune homme présentait un visage triste, une humeur dépressive  et une autodépréciation.

Le neuropsychiatre, le médecin Ahmet Saloum Diakhaté, qui le suivait durant l’année 2013, note également qu’Abdou Karim Yatte, en plus des cicatrices sur la tête, avait des douleurs testiculaires chroniques, des palpitations et des peurs inexpliquées.

Cependant, du côté de la police, personne ne se souvient de Yatte, ou ne veut se souvenir de lui, alors qu’il a bel et bien déposé une plainte contre X.

«J’avoue que je ne pourrais dire qui se trouve derrière ce nom, cela ne me dit rien du tout», soutient le lieutenant Mbaye Sady Diop, encore chef du bureau des relations publiques au ministère de l’Intérieur, au moment de l’interview avec Ouestaf News.

Malgré sa plainte, et le soutien d’avocats comme Me Assane Dioma Ndiaye de la Ligue Sénégalaise des droits de l’homme (LSDH) ainsi que celle du Collectif des victimes et familles de victimes de violences policières, le jeune homme attend toujours que justice lui soit rendue.

De bavure en bavure

Abdou Karim Yatte est encore en vie. D’autres par contre n’ont pas eu cette chance. C’est le cas de Dominique Lopy, mort en garde à vue à la police de Kolda (sud) en 2007. La mort de ce dernier est d’ailleurs le premier cas répertorié par Amnesty Sénégal, sur une longue liste de «bavures policières».

Ce dernier avait été retrouvé mort dans sa cellule au petit matin. Son corps présentait «des lésions traumatiques multiples faites de contusions», selon le Professeur agrégé Gisèle Woto Gaye de la Faculté de médecine qui a effectué l’autopsie.

La thèse du Pr Gaye contredit celle de Habib Aw, procureur régional à l’époque des faits, qui avait déclaré que le corps du Dominique Lopy qu’il a examiné sur toutes les coutures, ne portait aucune «trace de sévices corporels».

Un document d’Amnesty Sénégal, consulté par Ouestaf News, dénombre 52 cas de bavures policières depuis 2007. Parmi ces bavures, 38 se sont soldées par la mort et 14 par des blessures. Soit une moyen d’environ 3,8 morts par an, imputables aux forces de sécurité.

Le pic a été atteint durant l’élection présidentielle de 2012, selon Rokhya Gassama, présidente du Collectif des victimes et familles de victimes de bavures policières.

«Huit morts ont été dénombrés, ainsi que 30 blessés», dénonçait-elle en 2012, tout en plaidant pour une meilleure formation des forces de l’ordre. Une formation insuffisante qui, selon elle, serait à l’origine de ces bavures.

«La police, l’armée, les gardes forestiers, la douane, ils sont tous à un niveau ou à un autre, impliqués. Ce qui donne une idée de la situation»- el hadji Abdoulaye Seck (Amnesty sénégal)

Pour la police il s’agit là d’accusations sans fondements. La formation des agents des forces de l’ordre est «irréprochable», affirme le lieutenant Diop de la police. Il en veut pour preuve les recrutements au sein de l’Organisation des Nations-Unies.

«Je peux vous dire et vous assurer aujourd’hui que la police et la gendarmerie sénégalaise sont prisées à travers le monde. Les Nations-Unies ne nous auraient jamais appelés si nous n’avions pas une bonne formation», se défend le responsable des relations publiques de la Police.

Nonobstant ces assurances, les violences policières se sont multipliées ces dernières années au Sénégal, pourtant perçu comme «pays de droit». Pour en attester le lieutenant Diop cite le cas de Bassirou Faye (étudiant tué à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar en 2016).

«Tout le monde sait que sur l’histoire de Bassirou Faye il y a un policier qui est encore en prison. Il y va de même pour le cas de feu Mamadou Diop (étudiant mort lors d’une manifestation en 2012)», soutient l’officier de police.

Le code de justice militaire, un obstacle ?

Pour les défenseurs des droits humains ces cas de sanctions restent exceptionnels et insuffisants. Selon El Hadj Abdoulaye Seck le coordonnateur Campagnes et Communication d’Amnesty international, tous les corps de forces de sécurité sont aujourd’hui d’une manière ou d’une autre impliqués dans des cas de bavure restés impunis.

«La police, l’armée, les gardes forestiers, la douane, ils sont tous à un niveau ou à un autre, impliqués. Ce qui donne une idée de la situation», accuse M. Seck. Selon lui, cette quasi-impunité résulte de certaines dispositions du code de justice militaire qui, empêche la poursuite d’un agent des forces de sécurité, même par le procureur ou le juge, tant que son ministre de tutelle n’aura pas donné l’autorisation.

«A chaque fois, qu’il y a eu mort d’homme, les auteurs sont immédiatement arrêtés» – Mamadou birame wone (commandant de division de la justice militaire)

Le défenseur des droits humains dénonce en particulier l’article 60 du code de justice militaire.

Cet article stipule que «lorsque l’une des autorités visées à l’article 3 (ministre des Forces armées, ministre de l’Intérieur, Ndlr), à la suite de ses propres constatations ou sur le rapport d’un officier de police judiciaire militaire ou ordinaire suivant le cas, estime qu’il y a lieu de poursuivre un justiciable des juridictions ordinaires à formation spéciale, elle délivre un ordre de poursuite au procureur de la république».

«Si le justiciable a le grade d’officier général, l’ordre de poursuite ne peut être délivré que sur autorisation du Président de la République, après communication de la procédure», poursuit le texte.

Pour El Hadj Abdoulaye Seck, ces dispositions du  code constituent le principal bouclier des auteurs de bavures. Malgré des faits avérés, les auteurs sont rarement inquiétés, soutient t-il. Le commandant Mamadou Birame Wone de la division de la justice militaire, a un avis totalement différent.

«A chaque fois, qu’il y a eu mort d’homme, les auteurs sont immédiatement arrêtés», tient à préciser le commandant Wane répondant aux questions d’Ouestaf News. Et pour prouver son propos, il brandit des « ordres de poursuites » délivrés à l’encontre de gendarmes.

Profitant de la sortie de la 44ème promotion de l’Ecole Nationale de Police, le ministre de l’Intérieur Aly Ngouille Ndiaye a lancé un avertissement : «qu’ils (les agents des forces de l’ordre) sachent qu’il n’y a plus d’impunité au Sénégal. Les temps ont changé, s’ils transgressent les règles, nous allons les sanctionner».

Avant lui, le ministre de la Justice Sidiki Kaba avait déclaré que désormais, les ordres de poursuite seront délivrés lorsqu’ils seront demandés.

Des engagements rassurants mais qui sonnent comme un discours creux aux oreilles des dizaines de victimes qui, comme Abdou Karim Yatte, attendent dans la douleur que justice leur soit rendue.

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